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Au début tu lui donnes une touche d’un joint, roulé avec beaucoup de tabac, gratuitement. Question qu’il s’habitue au goût et à l’effet. Bientôt il va te demander d’en apporter chez lui, tu lui vends la moitié d’un gramme, pas plus. Ensuite, tu peux lui donner un peu plus, tu lui refiles ton numéro de téléphone, s’il a besoin de sa dose , à n’importe quel moment tu débarques.

La plus récente chronique de Pierre Foglia m’a interpellé. Je suis d’accord avec le fond : les œuvres classiques devraient êtres lues par le plus grand nombre de gens, et ce, malgré le niveau de difficulté de compréhension de ces œuvres, et même si ton métier n’a rien à voir, de prime abord, avec la culture.

Là-dessus, lui et moi sommes d’accord. Je tiens cependant à mettre un bémol dans la manière d’y parvenir. Pierre Foglia est d’avis que des lectures comme Le malade imaginaire de Molière ou Madame Bovary de Flaubert devraient être obligatoires dès la première session au Cégep.

Je ne crois pas que ce soit la bonne façon de procéder.

On ne devrait pas commencer par Madame Bovary, mais se rendre à Madame Bovary.

Prenons le même exemple que Pierre Foglia, un joueur de football. Au lieu de lui donner deux semaines pour lire et analyser un des textes les plus denses de la littérature française, on devrait plutôt commencer à lui demander de lire quelque chose dans ses cordes, quelque chose qui lui collerait aux doigts.

Je propose dans son cas, Boys will be boys de Jeff Pearlman, un ouvrage sur les années de gloire des Cowboys de Dallas, qui se penche sur l’amour pour la cocaïne et les prostituées des membres de l’équipe la plus célébrée des années 90. Notre colosse va dévorer ce livre. Noter certains passages au marqueur jaune, en réciter à des coéquipiers. Je le vois avec un des amis pendant une pause.

– Yo, y’avait un gars dans les Cowboys de Dallas qui se branlait devant les autres joueurs et qui criait le nom de leurs femmes quand il était sur le bord de venir.
– OooHHHH!!!! Pourquoi tu me dis ça, esti de fif! C’est quoi, t’es une tapette, pis tu sais pas comment nous l’annoncer?
– Non, j’ai vu ça dans un livre.
– Tu lis? C’est ça que je disais, t’es une tapette.
– Yo, c’est toi la tapette si t’es pas capable de lire.
– Criss, c’est pas ça. Je suis capable de lire, mais juste pas longtemps. Après un bout, je trouve ça plate.
– Yo, lis ce livre-là. C’est trop bad. Tu trouveras pas ça plate, je te jure.
– Ça s’appelle comment? « Comment être une tapette avec les Cowboys de Dallas »?
– Non, « Boys will be boys ». Je te le prête si tu veux, je l’ai fini. Je lis maintenant « Friday Night Lights ». Ils ont fait un film sur le livre, mais je te dis, le livre est ben meilleur que le film. Il y a plus de détails. En plus c’est super bien écrit. Et l’auteur s’appelle Buzz.
– Vers l’infini, et plus loin encore!
– Tu quotes Toy Story et c’est moi la tapette?
– Ta gueule ou je te pète.

L’objectif de l’école est d’accrocher leurs élèves à la lecture, pas de créer un complexe. Et pour y arriver, l’école devrait avoir la même mentalité qu’un vendeur de drogue.

Au début tu lui donnes une touche d’un joint, roulé avec beaucoup de tabac, gratuitement. Question qu’il s’habitue au goût et à l’effet. Bientôt il va te demander d’en apporter chez lui, tu lui vends la moitié d’un gramme, pas plus. Ensuite, tu peux lui donner un peu plus, tu lui refiles ton numéro de téléphone, s’il a besoin de sa dose, à n’importe quel moment tu débarques.

Là il va commencer à s’habituer, pour décoller comme au début, il va devoir essayer autre chose. Quelque chose de plus fort. Tu lui glisses un mot à propos des champignons magiques et de l’ecstasy. Ça l’intéresse. Tu lui en vends. Il adore, c’est comme quand la première fois qu’il a fumé avec toi derrière l’école après les classes. Tu le tiens.

L’école devrait avoir la même approche avec la lecture. Au début tu donnes aux étudiants des livres faciles à digérer. Tu les habitues à tenir un livre dans leur main et à s’évader. Tu les habitues à la satisfaction de lire un livre en entier. Le sentiment de fierté d’avoir passé au travers de 227 pages! L’adrénaline qui pompe dans les temps comme si tu venais d’escalader une montagne.

L’étudiant va vouloir revivre cette émotion.

C’est certain qu’au début il va lire des textes faciles, courts, qui ne demandent pas trop de concentration. Mais après un moment, ils auront besoin de quelque chose de plus fort, c’est à ce moment que tu leur glisses, tout doucement, l’air de rien : Hey, tu connais Houellebecq? Ils vont te répondre, non. Vont le googler, et se plonger le nez dans son Goncourt. Tu les tiens. Ils sont faits. Tôt ou tard, ils vont vouloir se casser les dents avec Madame Bovary ou Céline. Ce n’est qu’une question de temps…

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9 réflexions sur “Réponse à une chronique de Pierre Foglia

  1. C’est sur cet idée que se fonde le nivellement par le bas de notre système d’éducation. Ça nous as bien servi jusqu’à maintenant n’est-ce-pas ?

  2. J’aime bien l’approche. Cependant, les élèves qui ont été piqués par l’amour de la lecture bien avant, il faudra bien les accrocher avec autres choses. Je dis ça car je lis depuis ma petite adolescence et les oeuvres littéraires à l’école, je les lisais avec facilité. J’ai une fillette de 4 ans, et tous les soirs, je lui lis des livres que je me procure avec attention. Nous allons aussi à la bibliothèque et elle est abonnée à une revue de lecture, qu’elle attend impatiemment chaque mois. Je crois que pour elle aussi, elle sera entièrement prête pour Madame Bovary, lorsqu’on lui présentera.

  3. Je pense qu’on peut résumer l’essentiel de ta pensée par une de tes phrases « L’objectif de l’école est d’accrocher leurs élèves à la lecture ». Or, même si je ne suis pas contre ta méthode pour donner le goût de la lecture, je pense plutôt que l’objectif de l’école devrait être de donner aux élèves des outils d’analyse et de compréhension. Je ne veux pas qu’ils lisent, je veux qu’ils soit capables de comprendre ce qu’ils lisent. Si les professeurs leur font lire des trucs « compliqués » en les décortiquant et les expliquant, ils expliquent en fait comment comprendre un texte, comment lire les sous-textes, les non-dits et les sous-entendus. Parce que dans l’absolu, un individu n’est pas un meilleur maillon de la société s’il lit des livres régulièrement ou pas: il est cependant un meilleur citoyen s’il est capable de lire de comprendre comment un chroniqueur télé tendancieux manipule la réalité ou ce qui est réellement écrit à travers les lignes d’un parti politique. Le but de l’école ne devrait pas être de nous donner le goût de lire Harry Potter et le Da Vinci Code…

  4. Au Cégep, la lecture de « vrais » livres ?
    Me suis même pas rendue jusque là, mais c’était obligatoire au secondaire technique*, dans mon temps (:-).
    (*J’ai bien failli devenir typographe, mais c’était pas encore permis aux filles…)
    Bon, je les ai pas lus, j’ai juste lu les extraits dans mes Lagarde & Michard successifs.

    Mais c’est là, dans le Lagarde & Michard de la 5e année que je suis tombée dedans. Trente lignes ? Quarante, peut-être, d’un texte qui n’était même pas au programme : Antigone (revu par Anouilh).
    Ben oui, faire lire des textes de révolte à des gamins révoltés, ça leur fait aimer même les textes de théâtre !

    Alors, j’ai lu tout Anouilh. Puis j’ai continué à feuilleter mes anthologies, pour voir si un autre texte m’émerveillait tellement. Et j’ai trouvé.

    Et puis j’ai commencé à piocher dans la bibliothèque de mes parents, puis dans les magasins de seconde main, toujours avec la même technique : 30 lignes au hasard. J’aime, je prends; j’aime pas, je laisse. De toute manière, il y en a tant…

    Celine ? J’ai essayé, bien tard (c’était à l’Index à la maison).
    Et non. Dans vingt ans, peut-être.

    Tout ça pour dire qu’il faudrait remettre les anthologies dans les mains des élèves du secondaire. Ils y trouveront leur bonheur et leur amour des livres dans trente lignes de la page 642 du troisième tome.

  5. Quelques-uns des commentaires précédents ont évoqué le vrai problème. Malheureusement, pour reprendre ton analogie avec la drogue, le virus de la lecture s’attrape un chouilla moins vite… C’est pas au Cegep qu’il faut commencer, il est trop tard : les étudiants sont déjà immergés dans le syndrome « concentration et spécialisation ». Il faut commencer au primaire, et augmenter petit à petit la dose au secondaire. Avec des approches pédagogiques adéquates et quelques bons manuels comme le Lagarde et Michard (indémodable pour effectuer un premier survol de la matière littéraire dont la richesse tient aussi dans son histoire) cité par un autre commentateur, tous les élèves pourraient se « faire une tête » et se construire un appareil critique minimal sur l’art, l’histoire et la littérature sans avoir à se farcir trois millions de pages de « classiques ». Si le primaire et le secondaire proposaient des PROGRAMMES adéquats (je ne veux pas incendier les enseignants, l’échec du système ne leur est pas nécessairement imputable), la grande majorité des élèves, qu’ils s’orientent en science, en art, en technique ou en sport, devraient pouvoir lire sans douleur, en arrivant au Cegep, une oeuvre de Molière, de Flaubert ou de Balzac et avoir l’appareil conceptuel (la « boîte à outil », la fameuse approche par « compétences »…) pour la décrypter et la critiquer.

  6. On se rejoint sur cette phrase:
    «L’objectif de l’école est d’accrocher leurs élèves à la lecture, pas de créer un complexe.»

    Pour le reste, l’analogie était cute, sans plus.

  7. Ça me fait penser au personnage de l’île des gauches d’Alexandre Jardin qui prescrivait de la lecture selon les maux de ses patients mais aussi l’approche que Daniel Pennac a avec ses élèves et dont il parle dans «Comme un Roman» et «Chagrin d’École». Je crois que les enseignants devraient tenir compte des niveaux de lecture et intérêts de chacun des élèves afin de bien les guider dans leur lecture. À moins que cela ne soit le rôle de la bibliothécaire de l’école? Un document (carnets de lecture) pourrait recenser les lectures des élèves et leurs brèves appréciations/déceptions afin de guider leurs enseignants, servir d’aide mémoire et cela serait aussi motivant et rendraient certains élèves fiers d’avoir une longue liste ( surtout les plus jeunes). Un site internet semblable à Last FM mais côté lecture seraient aussi sympathique afin de découvrir des livres qui pourraient nous plaire et découvrir nos «voisins lecteurs».

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